« Si seulement mes élèves pratiquaient un peu chaque jour… »
Après quinze ans d’enseignement et plus de 80 000 élèves formés, Fred Fieffé connaît parfaitement ce sentiment. Fondateur de Musique Facile, il a construit une méthode pensée pour rendre la musique accessible au plus grand nombre. Des vidéos filmées en gros plan, des explications simples, des exercices progressifs et des morceaux connus dès les premières leçons.
Tout est conçu pour que les élèves puissent commencer à jouer rapidement.
Pourtant, malgré une pédagogie éprouvée, Fred s’est souvent retrouvé face à une réalité que connaissent de nombreux formateurs.
Le problème n’est pas toujours de comprendre. Le problème est souvent de pratiquer.
Car la meilleure vidéo du monde ne pourra jamais prendre une guitare à la place de son élève.
Pour cet article, Alexia, membre de l’équipe UPMATES, est allée à la rencontre de Fred afin d’échanger avec lui sur ce défi que rencontrent tous ceux qui transmettent un savoir : comment aider une personne à passer de la compréhension à l’action ?
Le vrai blocage
« Fred, après toutes ces années d’enseignement, quel est selon toi le principal frein des personnes qui veulent apprendre un instrument ?«
Honnêtement, ce n’est pas le manque de capacité.
On entend souvent des personnes dire qu’elles sont « trop âgées », qu’elles n’ont « pas l’oreille », qu’elles ne sont « pas faites pour la musique ».
Dans la majorité des cas, ce n’est pas ça qui les empêche de progresser.
Le plus difficile, c’est de garder une pratique régulière.
On est tous très motivés quand on commence quelque chose.
On regarde les premières vidéos.
On achète parfois un bel instrument.
On imagine déjà les morceaux qu’on va réussir à jouer.
Puis la vie reprend son rythme.
Le travail.
Les enfants.
Les imprévus.
Et la guitare reste dans son étui un jour… puis deux… puis une semaine.
Ce n’est pas un manque d’envie.
C’est simplement la réalité du quotidien.
Jouer dès le premier jour
« Tu as justement construit toute ta méthode autour de la pratique immédiate. Pourquoi était-ce si important pour toi ? »
Parce que j’ai commencé par donner des cours particuliers.
Très vite, je me suis rendu compte que beaucoup d’adultes arrivaient avec une envie très simple.
Ils voulaient jouer de la musique.
Pas devenir concertiste.
Pas passer des mois à apprendre du solfège avant de toucher leur instrument.
Ils voulaient ressentir le plaisir de jouer.
Je me suis donc demandé comment leur offrir cette satisfaction le plus rapidement possible.
Quand une personne réussit à jouer un premier morceau, même très simple, elle repart avec le sourire.
Elle se dit : « Finalement, je suis capable. »
Et cette petite victoire change beaucoup de choses.
Elle donne envie de continuer.
Comprendre n’est pas pratiquer
« Avec plus de 1 400 vidéos pédagogiques, est-ce que tu as parfois le sentiment que certains élèves savent exactement quoi faire… sans réussir à le faire ? »
Oui, et je pense que c’est une situation que beaucoup de formateurs connaissent.
Aujourd’hui, il existe énormément de contenus de qualité.
Les personnes savent souvent où trouver les bonnes informations.
Mais regarder une vidéo n’est pas la même chose que prendre son instrument.
On peut très bien regarder plusieurs cours dans la semaine sans avoir réellement joué.
On a l’impression d’avancer parce qu’on apprend des choses.
Alors qu’en musique, le vrai progrès arrive quand les doigts commencent à faire les mouvements.
Il y a une différence entre comprendre un accord… et réussir à l’enchaîner natu rellement.
Cette différence ne peut être comblée que par la pratique.
Entre deux cours
Quand on enseigne en ligne, est-ce que la période entre deux cours devient parfois le véritable défi ?
Oui, complètement.
Quand je donnais uniquement des cours particuliers, je retrouvais mes élèves chaque semaine.
Je pouvais voir leurs progrès.
Leur demander comment s’était passée leur semaine.
Les encourager.
En ligne, la relation est différente.
Je mets tout en œuvre pour créer des cours clairs, progressifs et motivants.
Mais ensuite, c’est l’élève qui se retrouve seul devant son instrument.
Je ne peux pas être dans son salon pour lui dire :
« Allez, joue cinq minutes aujourd’hui. »
Et pourtant, ce sont souvent ces cinq minutes qui feront la différence plusieurs mois plus tard.

Donner un rythme
Qu’est-ce qui t’a intéressé dans l’idée d’un défi proposé via UPMATES ?
J’ai tout de suite aimé le fait que l’on ne demande pas aux personnes de faire énormément de choses.
On leur demande simplement de réaliser une action aujourd’hui.
Puis une autre demain.
Cela peut sembler anodin.
Mais psychologiquement, ce n’est pas la même chose que d’avoir une grande formation devant soi.
On ne se dit plus : « Il faut que je trouve deux heures ce week-end. »
On se dit : « Aujourd’hui, je fais mon exercice. »
Cette approche enlève une partie de la pression.
Elle aide à installer une régularité.
Et en musique, cette régularité vaut souvent beaucoup plus qu’une grosse séance occasionnelle.
Les petites victoires
Pourquoi accordes-tu autant d’importance à ces petites séances répétées ?
Parce que ce sont elles qui construisent les automatismes.
Quand on apprend un instrument, le cerveau a besoin de répétition.
Les doigts aussi.
On ne devient pas plus à l’aise parce qu’on a regardé dix vidéos supplémentaires.
On progresse parce qu’on a répété un même mouvement plusieurs fois.
Même quelques minutes peuvent suffire à entretenir cette dynamique.
C’est souvent moins spectaculaire qu’une longue séance.
Mais c’est beaucoup plus durable.
Ne plus pratiquer seul
Est-ce que le fait de voir d’autres personnes avancer en même temps peut jouer un rôle ?
Je le pense.
Quand on apprend seul chez soi, il est facile d’avoir l’impression que tout le monde progresse plus vite que nous.
Ou au contraire de croire que l’on est le seul à rencontrer certaines difficultés.
Découvrir que d’autres personnes travaillent le même exercice le même jour change un peu cette perception.
On avance ensemble, même si chacun reste chez soi.
Je trouve cette idée rassurante.
Elle enlève une partie de la solitude que l’on peut parfois ressentir lorsqu’on apprend en ligne.
Plus que des vidéos
Après toutes ces années, est-ce que ton objectif est encore de produire toujours plus de contenu ?
Créer de nouveaux contenus restera toujours important.
La musique est immense.
Il y aura toujours de nouveaux morceaux.
De nouvelles techniques.
De nouvelles envies.
Mais si un élève regarde cinquante vidéos sans prendre son instrument, je n’ai pas vraiment rempli ma mission.
Mon métier n’est pas de faire regarder des cours de musique.
Mon métier est d’aider les gens à jouer de la musique.
Et parfois, cela passe moins par une nouvelle explication que par une bonne raison de reprendre son instrument aujourd’hui.
Un rendez-vous avec son instrument
Les cours en ligne ont rendu la musique plus accessible que jamais.
En quelques clics, chacun peut apprendre les bases de la guitare, du piano ou du ukulélé depuis chez lui.
Mais cette richesse de contenus ne remplace pas le temps passé à pratiquer.
C’est précisément ce qui a intéressé Fred dans l’approche d’UPMATES.
Le défi ne cherche pas à ajouter davantage de théorie.
Il crée un rendez-vous.
Une action concrète.
Une progression visible.
Jour après jour.
Et lorsque plusieurs personnes relèvent ce défi en même temps, elles découvrent qu’elles ne sont pas simplement en train de regarder les mêmes vidéos.
Elles avancent ensemble.
Le plaisir avant tout
Si tu devais résumer ta philosophie d’enseignement en une phrase, laquelle choisirais-tu ?
J’aimerais que les personnes prennent plaisir à jouer régulièrement.
Pas qu’elles deviennent parfaites.
Pas qu’elles se comparent aux autres.
Simplement qu’elles aient envie de reprendre leur instrument encore demain.
Parce qu’au fond, apprendre la musique n’est pas un objectif.
C’est une pratique.
Et comme toutes les pratiques, elle se construit une journée après l’autre.